Covid-19 : Karine Lacombe, Eric Caumes… 5 médecins stars de la crise – Le Parisien

Covid-19 : Karine Lacombe, Eric Caumes… 5 médecins stars de la crise – Le Parisien

Il y a encore quelques mois, leurs spécialités étaient inconnues du grand public, épidémiologie, infectiologie, microbiologie… Et puis un virus est passé par là, a bousculé le monde et ses certitudes, provoqué le décès de 1,8 million de personnes (dont 63109 en France), accéléré la recherche et fait émerger leurs visages. Parmi les foules de médecins, infirmiers, spécialistes de santé publique que nous aurions pu mettre à l’honneur, nous avons choisi ces cinq hommes et femmes que les Français ont beaucoup vu à l’écran, et les malades à leur chevet.

Parfois, ils se sont opposés entre eux, à l’instar de l’infectiologue Karine Lacombe et de Didier Raoult, la grande gueule marseillaise qui a déchaîné les passions mondiales autour de « son » traitement, l’hydroxychloroquine, que la science a jugé inefficace face au Covid. D’autres, comme le professeur Eric Caumes, ont lancé des débats sociétaux sur la contamination des jeunes ou la sécurité des vaccins. La « boss » des chiffres, Dominique Costagliola a, elle, raflé le très prestigieux Grand-Prix Inserm 2020, tandis que le professeur Yazdan Yazdanpanah vient de décrocher la direction de la nouvelle Agence sur les maladies infectieuses. Ils nous racontent leur année folle, et celle à venir.

Eric Caumes, le révolté

Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière./LP/Fred Dugit
Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière./LP/Fred Dugit  

Au bout du fil, il répond toujours d’un ton courtois. Mais il suffit d’évoquer la crise du Covid pour que le professeur Eric Caumes, le révolté, s’emballe et se fâche. Le rôle de la France dans cette épidémie? « On a montré qu’on était un pays en voie de sous-développement », le virus? « Trop intelligent pour nous. » Sourcils contrariés et vaguelettes de cheveux gris, le patron du service d’infectiologie à l’hôpital parisien la Pitié-Salpêtrière, l’un des plus grands de France, enchaîne les pieds de nez au discours politiquement correct.

Mi-décembre, le médecin de 63 ans avait dit qu’il ne se vaccinerait pas sans avoir lu les publications scientifiques, « résumé en Le professeur Caumes ne veut pas se faire vacciner, c’est effarant! On a déformé mes propos », peste-t-il, ne regrettant rien de ses coups d’éclat. Pourtant, il ne s’attendait pas être aussi médiatique, « trop », alors prévient-il, désormais sa parole se fera plus rare. « Que tous mes détracteurs se rassurent, je quitte mon poste en 2023. »

S’il agace le ministre de la Santé, c’était déjà le cas de ses profs au lycée, épuisés par Caumes, le turbulent et déconneur aux notes médiocres. Peu importe qu’il ait son bac S, ils ne le reprendraient pas l’an prochain. Ça tombe bien, l’élève l’a eu « ric-rac », enchaînant sur médecine avec les copains. « Ce n’était pas aussi dur qu’aujourd’hui sinon je n’aurais jamais pu réussir. Désormais, le système vous lamine. » Il sera psychiatre mais ses trois saisons d’été auprès des malades, camisoles de force sur la tête, l’en dissuadent.

Dermato, ah ça c’est plus chic, il pourra poser sa plaque mais ses deux ans de service national à Katmandou ont tout chamboulé. Eric Caumes découvre la typhoïde, l’amibiase, les méningites à méningocoque, perd lui-même 12 kg, l’infectiologie est une révélation. En 1989, il entre à la Salpêtrière. Gravit les échelons, « sans être fils de patron », dit fièrement celui qui a grandi à Bois-Colombes avec une mère pharmacienne et un père commercial dans le carburant.

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Prof des universités, rédacteur en chef du Journal of Travel medicine, une grande revue scientifique, chef de service en 2013, ce père de quatre enfants, grand connaisseur d’histoire, enchaîne les bouquins. Après « Urgence sanitaire », sur le Covid, son livre sur la maladie de Lyme, évoquant des surdiagnostics sortira en avril. Là encore, il ne se fera pas que des copains.

Karine Lacombe, l’incontournable

Karine Lacombe, cheffe du service d’infectiologie à l’hôpital Saint-Antoine à Paris./LP/Philippe Lavieille
Karine Lacombe, cheffe du service d’infectiologie à l’hôpital Saint-Antoine à Paris./LP/Philippe Lavieille  

Karine Lacombe vit un troisième confinement. Cette fois, il est joyeux, léger. Il y a tellement de neige devant le chalet qu’elle a loué avec ses amis d’enfance, qu’elle ne peut en sortir. Alors, c’est bonne bouffe, jeux, discussions à n’en plus finir. Tout ce à quoi elle a renoncé depuis un an. À 50 ans, célébrés au plus fort de la crise dans le service d’infectiologie qu’elle dirige à l’hôpital parisien Saint-Antoine, la professeure Lacombe est devenue incontournable, pour le meilleur, et pour le pire.

Le meilleur, car avec sa pédagogie et son solide bagage (spécialiste du VIH et de l’hépatite C, elle a roulé sa bosse en Asie et en Afrique), elle a remis la science au cœur d’un débat qui s’en est souvent éloigné. Ce n’est pas pour rien qu’Edouard Philippe, alors Premier ministre, l’a invitée à une grande conférence de presse. Pour la détendre, il a fredonné dans sa loge « Gaby » de Bashung!

Le pire : avoir reçu des centaines d’insultes et menaces. « Pour avoir critiqué la fable de l’hydroxychloroquine et Didier Raoult, puis sont venues les remarques sexistes », pointe cette mère de trois enfants. Mais il ne faut pas se fier à son visage blond et poupin, Lacombe rend coup pour coup et ne se laisse pas démonter quand ses adversaires lui reprochent des liens avec les laboratoires. « Courber l’échine, s’effacer, non merci ! » lance la montagnarde de naissance.

Férue de méditation, elle est apparue dans d’autres bulles… comme personnage central d’une BD (« La Médecin », éd. Stock) sur son action. Aujourd’hui, elle entend secouer le cocotier de la parité en médecine et dire aux petites filles de vivre leurs rêves, sans limite.

Chercheuse, elle débute une étude sur un traitement par plasma sanguin pour les personnes immunodéprimées. Surtout, depuis un mois, Karine Lacombe dort à nouveau, ses cauchemars de patients manquant d’oxygène l’ont laissé tranquille. « Le vaccin qui arrive m’a délivrée, confie-t-elle. Reste à savoir si les Français se laisseront convaincre de son importance. J’ai envie d’y croire, il le faut. »

Yazdan Yazdanpanah, soigné par les siens

Yazdan Yazdanpanah, chef du service d’infectiologie de l’hôpital Bichat (Paris)./LP/Arnaud Journois
Yazdan Yazdanpanah, chef du service d’infectiologie de l’hôpital Bichat (Paris)./LP/Arnaud Journois  

Pour 2021, Yazdan Yazdanpanah a un rêve : retourner au théâtre. « Ou aller boire une bonne bière avec les copains, autour d’un match de foot », reprend-il, sourire gêné dans la voix. Car le médecin de 55 ans a beau être d’une discrétion à toute épreuve, il n’en aime pas moins la vie, et les autres. Alors, malgré son cuir épais, l’expérience du Sras, du Mers, ou d’Ebola, cette année a été pour lui « un tremblement de terre », durant lequel il a fallu garder l’équilibre. Le service des maladies infectieuses dont il est chef à Bichat fut le premier, après Bordeaux, à recevoir les patients Covid, fin janvier.

Un an à soigner des milliers de malades, à bûcher sur les traitements, à guider des équipes épuisées. Jusqu’à connaître lui-même la maladie, qu’il ne nomme que par « ce truc », ou « cette saloperie ». C’est dans son propre service que cet enfant de Chiraz, au sud-ouest de l’Iran, a choisi d’être hospitalisé début avril. « Je ne m’imaginais pas être ailleurs qu’ici, auprès de ma famille, ma seconde famille », lâche ce papa d’une grande fille de 19 ans et d’un collégien de 14.

Une année à s’interroger aussi : « Comment communiquer autrement? Comment faire comprendre qu’on ne peut pas tout balancer sur le dos des Français, car le premier coupable, c’est le virus? » liste-t-il. Oui, il admet des erreurs. « Lorsqu’on a dit qu’il fallait réserver les masques aux malades, on a péché par mimétisme avec d’autres maladies », regrette-t-il.

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Il sait désormais à quel point des propos peuvent créer l’emballement. Chercheur de renommée internationale, il a touché de près le politique en intégrant le Comité scientifique, chargé d’éclairer le gouvernement sur la crise. « Il a fallu trouver notre place mais cette expérience nous a donné une force extraordinaire. Soyons clairs : toutes les décisions sont mauvaises, il faut juste trouver la moins mauvaise, voir chacune comme un pacte collectif », résume-t-il. Aujourd’hui, il plaide pour un renouvellement de l’instance avec de nouveaux profils. Un autre défi l’attend aussi. Ce lundi, il a officiellement été nommé à la tête de la toute nouvelle Agence de recherches sur les maladies infectieuses.

Dominique Costagliola, la mathématicienne

Dominique Costagliola, épidémiologiste à l’Inserm./François Guenet
Dominique Costagliola, épidémiologiste à l’Inserm./François Guenet  

Elle avait été récompensée par le prix de l’Inserm en 2013 pour ses travaux sur le VIH. Alors recevoir le Grand-Prix 2020, consacrant son expertise sur le Covid, elle n’y pensait même pas. « Ce n’était jamais arrivé », rit-elle, presque naïvement. Si son nom, Dominique Costagliola, a émergé durant cette crise, cette épidémiologiste de 66 ans, spécialiste du sida, technicienne des chiffres, au parcours impressionnant, est reconnue par ses pairs depuis des décennies. Au Sénat, il lui aura fallu 8 minutes lors de la commission d’enquête sur la gestion de la crise sanitaire, pour énumérer un à un ses titres.

Au milieu des années 1980, la jeune chercheuse s’intéresse aux maladies infectieuses, « à cette époque, on disait que c’était terminé, une bêtise », dit-elle, sans ambages, un ton qui a fait sa signature, ses confrères le savent bien. Peut-être cet engouement est-il lié son enfance, ou la petite Dominique, née à Asnières-sur-Seine d’un père militaire, attrape la rougeole bébé, des rhumatismes articulaires aigus qui la coucheront plusieurs mois à 5 ans à peine et un an plus tard, une primo-infection à la tuberculose. En 1986, elle commence ses travaux sur le sida à l’origine de grandes avancées. Taux d’incidence, délai d’incubation, transmission mère-enfant…

En janvier, un autre grand chantier s’ouvre avec le Covid, Dominique Costagliola s’est investie au sein du comité scientifique de REACTing, le consortium qui coordonne la recherche française pendant les épidémies. Sur la gestion de cette crise par les autorités, l’épidémio le dit « elle n’aimerait pas être à la place du gouvernement, je ne les critique pas, sauf Blanquer (NDLR : ministre de l’Education) qui prétend qu’il n’y a pas de contagion dans les écoles, c’est une idiotie ». Et quand elle n’est pas d’accord, tout le monde s’en aperçoit. Lorsque les résultats sur le Tocilizumab, un traitement contre le Covid, ont été publiés en mai alors que l’essai n’était pas terminé, Dominique a claqué la porte du Comité de recherche sur le Covid-19, mis en place par les hôpitaux de Paris.

Lorsqu’elle ne travaille, pas, cette célibataire, sans enfant, cuisine des plats gourmands et voyage surtout au Japon. Elle s’impatiente. « Il me reste plein de jardins à découvrir à Kyoto, là-bas, je me sens en harmonie avec le monde. »

Didier Raoult, l’acharné

Didier Raoult, professeur de microbiologie à l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection, à Marseille. /LP/Olivier Lejeune
Didier Raoult, professeur de microbiologie à l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection, à Marseille. /LP/Olivier Lejeune  

Récemment encore, des santons à l’effigie du « boss » sont arrivés à l’IHU de Marseille, son temple de l’infectiologie. Mais aussi des porte-clés ou une BD « Chloro King » dans laquelle Didier Raoult, croqué en survêtement bleu, demande à Emmanuel Macron : « Tu veux de la Chloro, frère? » Une référence à son désormais célèbre traitement, l’hydroxychloroquine, plébiscité par une partie des Français, cloué au pilori par les études scientifiques : inefficace. « Il est clair que Didier Raoult aura vraiment marqué cette année », lance son fidèle bras droit, l’infectiologue Philippe Brouqui.

Chevelure longue, barbe blanche, il a cultivé l’image d’un rebelle, rejouant le match OM-PSG et incarnant la revanche de la Province sur les « petits marquis parisiens ». Après la première vague, ce microbiologiste déclare qu’il y a eu 5 fois plus de morts à Paris qu’à Marseille, puis qu’il n’y aura pas de deuxième vague, ou encore qu’il est « statistiquement improbable qu’un vaccin soit disponible » … Les faits lui ont donné tort.

PODCAST. Coronavirus : le professeur Raoult a-t-il trop fait la leçon ?

Hérault antisystème pour les uns, dangereux mégalo pour les autres, Didier Raoult, né au Sénégal il y a 68 ans, aura fait couler beaucoup d’encre… et amassé beaucoup de plaintes, dont une récente émanant de l’Ordre des médecins pour charlatanisme. « Lui et nous en avons déposées en retour. La bataille aujourd’hui n’est plus celle de l’opinion, elle est judiciaire et les personnes qui ont commis des erreurs devront répondre de leurs actes », renchérit Philippe Brouqui, concédant sur la forme « quelques » bourdes de communication, mais pas sur le fond. « Didier Raoult a rempli sa mission : lutter contre une épidémie. » L’ambition de sa vie s’est concrétisée en quelques mois.

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