Covid-19 : les naufragés du goût et de lodorat – Le Journal du dimanche

Covid-19 : les naufragés du goût et de lodorat – Le Journal du dimanche

Pour Paul, tout a commencé par un sandwich au thon. Ou, plus exactement, tout s’est arrêté avec ce sandwich. Lorsque, fin août, le jeune homme croque dedans, il ne sent rien. « Ç’aurait été du carton, c’était pareil, se souvient-il. Et encore, le carton a sûrement un goût. » Un test PCR plus tard, Paul apprend qu’il a le Covid-19. Depuis, la maladie est partie mais a emporté avec elle ses capacités gustatives et olfactives. « Trois mois après, des odeurs et des goûts ont disparu, sont modifiés ou altérés, raconte-t-il. C’est une sensation étrange, inquiétante. »

Comme Paul, nombre d’anciens malades du Covid-19 restent sujets aux anosmie (perte de l’odorat) ou agueusie (perte de goût) partielles ou totales bien après la fin de leur convalescence. Dans la majorité des cas, ce sont surtout des anosmies car le virus s’attaque aux neurones olfactifs, ce qui annihile alors la distinction des saveurs. D’après une étude européenne effectuée auprès de malades atteints de formes légères du Covid, 86% présentaient des troubles de l’odorat. Près de la moitié d’entre eux (44%) recouvraient leurs sens en deux semaines. Mais selon Justin Michel, chef du service ORL de la Timone à Marseille (Bouches-du-Rhône), « ils seraient 10 à 20% à ne pas les avoir récupérés au bout de six mois ». Au sein de la communauté scientifique, il y a débat sur le fait même de savoir si, chez les plus atteints, ces capacités sensorielles reviendront un jour.

Une perte d’odorat « invalidante »

Or les conséquences sociales et psychologiques de ces symptômes peu pris en compte peuvent être lourdes. D’après une étude à paraître, menée auprès de 6.000 malades du Covid-19 en France par l’équipe du neurologue Moustafa Bensafi, directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherche en neurosciences de Lyon, 60% des interrogés déclarent que cette perte d’odorat est « invalidante » et a des effets significatifs sur leur qualité de vie. « C’est une vraie source d’anxiété, assure Moustafa Bensafi. Des études antérieures sur des anosmies non-Covid montrent que 30% des gens qui perdent l’odorat peuvent développer une dépression. »

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Quand j’ai mal, au moins je suis encore entière. Là, j’ai l’impression qu’on m’a volé une partie de moi-même

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Emmanuelle, elle, préfère parler pudiquement des « moments vraiment pas drôles » qu’elle a traversés. Cette Suissesse de 38 ans a contracté le Sars-CoV-2 en mars dernier. « Ça fait neuf mois que je n’ai plus aucun plaisir à manger », soupire-t-elle. Pour cette malade au long cours, pourtant atteinte d’une panoplie de symptômes, celui-ci est particulièrement difficile à surmonter. « Le temps a passé, j’ai fait mon deuil, relate-t-elle. Mais pour moi, c’est l’une des pires conséquences du Covid. Quand j’ai mal, au moins je suis encore entière. Là, j’ai l’impression qu’on m’a volé une partie de moi-même. »

Lire aussi – Covid-19 : les médecins tentent de comprendre pourquoi les symptômes persistent chez certains malades

Des équipes spécialistes dans les hôpitaux

D’autant plus inquiétant que l’anosmie est parfois fluctuante. « C’est extrêmement déroutant, confirme Gilles Besnainou, médecin ORL à Paris qui a créé un groupe Facebook de conseils et d’entraide pour ces formes de Covid long, qui compte 28.000 personnes. Ça donne l’impression d’un processus inflammatoire qui persiste, part, peut revenir et réagir de nouveau sur les cellules olfactives. » L’anosmie de Céline, 47 ans, ne s’est par exemple déclarée qu’une fois ses autres symptômes estompés, plusieurs semaines après son infection. Depuis, elle ne distingue quasiment plus certaines odeurs. « Faire la toilette des personnes fait partie de mon métier, raconte cette aide-soignante. Aujourd’hui, même la merde, je ne la sens pas. »

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Pour moi, tout ce qui sent bon, comme les fleurs ou le parfum, a la même odeur infecte

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D’autres sont sujets à des parosmies, c’est-à-dire qu’ils sentent des odeurs qui ne correspondent pas. C’est positif, le signe que les neurones se régénèrent, mais tout aussi anxiogène. Alors qu’elle partage un gratin de courgettes avec son fils et son mari cet été, Nathalie le retire de la table à la première bouchée pour les prévenir qu’il est immangeable. Ils lui assurent pourtant qu’il est très bon. « Mais pour moi, tout ce qui sent bon, comme les fleurs ou le parfum, a la même odeur infecte », souffle cette quinquagénaire contaminée en avril. Quant aux relents nauséabonds, ils ressemblent désormais à un mélange « indescriptible entre du taboulé et de l’ammoniac ».

Toutes les personnes interrogées expliquent souffrir de cette impression de solitude et d’abandon face à ces symptômes aussi persistants qu’inexplicables. « Beaucoup vont voir leur médecin traitant, qui leur dit qu’il n’y a rien à faire, estime le docteur Justin Michel. Mais il y a des équipes spécialistes de ces questions dans les hôpitaux. Il ne faut pas hésiter à les solliciter pour se rééduquer. Il y a un peu d’espoir. »

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