Covid-19 : pas contagieux, les asymptomatiques ? Gare à une étude sur « 10 millions dhabitants » mal interprétée – Le Monde

Covid-19 : pas contagieux, les asymptomatiques ? Gare à une étude sur « 10 millions dhabitants » mal interprétée – Le Monde

Plutôt que confiner des populations entières, aurait-il suffi isoler seulement les personnes qui présentent des symptômes du Covid-19 ? C’est ce qu’affirme France Soir, ancien journal d’investigation reconverti, à la faveur de la crise sanitaire, en site militant antirestrictions.

« Les bien portants, dits “asymptomatiques”, ne transmettent pas le Covid-19 », titre le site dans un billet du 31 décembre 2020, signé par le Dr Gérard Delépine, qui cite une « étude chinoise sur 10 millions de personnes ! ». Selon l’article, cette enquête « pharaonique » fournirait la preuve d’un « mensonge dominant » :

« Si seuls les malades symptomatiques sont contagieux, (…) il n’existe aucune raison de confiner la population saine. »

Le site de « France Soir ». Le site de « France Soir ».

Pourtant, ce n’est pas ce que dit la publication, qui ne porte d’ailleurs pas sur cette question. Quant aux études scientifiques sur le sujet, elles concluent que les patients asymptomatiques sont certes moins contagieux que les autres, mais qu’ils le sont quand même – voire peuvent l’être à haut niveau dans les phases dites présymptomatiques.

Ce qui est vrai

Cette étude chinoise portant sur 10 millions de personnes existe bien

Cette étude a été publiée dans Nature Communications le 20 novembre 2020. Menée par Shiyi Cao, Yong Gan et Chao Wang, de l’université des sciences et technologies de Huazhong, à Wuhan, l’étude présente les résultats du dépistage généralisé organisé dans le foyer de départ de la pandémie de Covid-19. Du 14 mai au 1er juin 2020, 9 899 828 individus de 6 ans ou plus, soit 92,9 % des habitants, ont été testés pour évaluer l’effet du confinement sur la circulation du virus.

Cent sept cas positifs asymptomatiques identifiés, aucune contamination observée

Ce dépistage à très grande échelle a eu lieu après quatre mois d’une « mise sous cloche » radicale de la population, à un moment où le virus ne circulait quasi plus dans cette zone, ce qui explique les chiffres très faibles observés par l’étude : sur 10 millions de personnes, seules 300 ont été testées positives. Parmi elles, 107 ont été identifiées comme étant porteuses du SARS-CoV-2 (ce ne sont pas de faux positifs), sans avoir développé de symptômes. Aucun de leurs 1 174 contacts proches n’a été détecté comme porteur du virus. C’est ce constat, également relevé par le British Medical Journal, qui a conduit France Soir à écrire que les personnes asymptomatiques n’étaient pas contagieuses.

La moindre contagiosité des asymptomatiques a déjà été montrée

Plusieurs autres études avaient déjà montré que la contagiosité était proportionnelle aux symptômes. « C’est lié à la charge virale. On sait que les personnes asymptomatiques ont une charge virale plus faible, et donc transmettent moins le virus. On détecte peu d’autres cas infectés autour d’eux », observe Guy Gorochov, responsable du Centre d’immunologie et des maladies infectieuses (CIMI-Paris). Selon une analyse sur la question, réalisée à Singapour auprès de 628 porteurs du SARS-CoV-2 en isolation et leurs 3 790 proches contacts, publiée dans The Lancet, le niveau de contagiosité des individus symptomatiques est 3,85 fois plus élevé que celui des asymptomatiques.

Ce qui est faux

« Seuls les malades symptomatiques sont contagieux. »

Des patients asymptomatiques peuvent tout de même transmettre le Covid-19

Même s’ils sont moins contagieux, les personnes sans symptômes peuvent eux aussi transmettre le virus. L’étude du Lancet sur les 628 Singapouriens mis en quarantaine dénombre cinquante cas contacts contaminés par un malade asymptomatique. « Oui, la contagiosité est corrélée aux symptômes, mais l’absence de transmission depuis les asymptomatiques n’est pas un fait établi à ce jour », résume Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie et évolution des maladies infectieuses à l’université de Montpellier.

La phase présymptomatique est même la plus contagieuse

Contrairement à ce qu’affirme France Soir, « une personne qui n’a pas encore les symptômes du Covid-19 peut parfaitement être contagieuse », avertit Guy Gorochov. C’est le cas au début de l’infection, lorsque la fièvre, la toux et les courbatures ne sont pas encore apparues. Or cette phase présymptomatique est redoutable d’un point de vue épidémiologique. « Il a été bien mis en évidence que les personnes symptomatiques connaissaient leur pic de contagiosité avant la fin de la période d’incubation », explique Mircea Sofonea, en s’appuyant sur une étude d’avril 2020 qui estime que 44 % des contaminations dans les foyers ont lieu durant cette phase.

« La différence entre ce virus et les autres, ce n’est pas seulement l’importance de la part d’asymptomatiques, mais le fait que l’on puisse être contaminant dans les trois situations, asymptomatique, présymptomatique, et durant les sept à dix jours après l’apparition des symptômes. C’est toute la difficulté de cette épidémie », déplore Mahmoud Zureik, professeur d’épidémiologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

De ce point de vue, France Soir fait dire à cette étude ce qu’elle ne dit pas. « Les auteurs [de l’article paru dans Nature Communications] le disent eux-mêmes, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas malades qu’ils ne vont pas le devenir, et cela n’incite pas du tout à lever les mesures de prudence. C’est écrit noir sur blanc dans leur papier », s’étonne Guy Gorochov.

Le test PCR permet de repérer des « débris » du virus

C’est là le second malentendu : l’étude ne conteste pas l’utilité préventive du confinement, mais atteste au contraire de son efficacité indéniable d’un point de vue épidémiologique : « La prévalence de l’infection au SARS-CoV-2 à Wuhan était ainsi très basse, cinq à six semaines après la fin du confinement », concluent leurs auteurs.

Si l’analyse réalisée sur 10 millions de personnes ne détecte aucun asymptomatique contagieux, c’est peut-être justement parce qu’elle a été réalisée à ce moment spécifique. « Si on sort d’un confinement avec des mesures drastiques, on peut être positif et contaminer beaucoup moins, car la distanciation sociale et les gestes barrières sont très fortes », avance Mahmoud Zureik.

D’ailleurs, la centaine de cas positifs peut tout aussi bien avoir été d’anciens malades qui ne sont plus contagieux. L’extrême sensibilité du test PCR utilisé permet en effet de repérer des « débris » du virus, surtout dans la zone nasopharyngée, même dans un organisme guéri. « On peut rester ainsi positif, mais ne plus être contaminant », continue Mahmoud Zureik.

De ce point de vue, la publication de Nature Communications n’est pas un bon indicateur de la contagiosité des asymptomatiques. Pour évaluer celle-ci, il aurait fallu non pas une coupe transversale, c’est-à-dire une analyse à un instant T, mais un suivi longitudinal, dans la durée, de ces cas positifs, comme l’ont fait les auteurs de l’étude à Singapour. Mais, contrairement à ce que veut faire croire France Soir, ce n’était tout simplement pas l’objet de cette étude.

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