« L’Institut Pasteur a deux vaccins en développement » – Paris Match

« L’Institut Pasteur a deux vaccins en développement » – Paris Match

Ancien directeur général de l’Institut Pasteur, le professeur Christian Bréchot fait le point sur la course au vaccin.

Paris Match. Vous nous aviez donné, au début de la pandémie, un entretien d’une grande justesse excepté sur un point : “Il n’y aura pas de vaccin avant au moins un an”, disiez-vous. Or la campagne de vaccination devrait commencer d’ici quelques semaines…
Christian Bréchot. Mea culpa, la mobilisation des chercheurs, des capitaux, les financements publics considérables, ont décuplé la force des laboratoires. Ils ont développé en un temps record des vaccins issus de procédés existants et d’autres, très novateurs, basés sur l’injection de l’ARN messager, ces brins d’instructions génétiques qui synthétisent la protéine du virus, stimulant ainsi la réponse immunitaire. Ce sont eux qui, les premiers, ont donné des résultats. Quelle joie d’apprendre, le 9 novembre, les avancées de la firme allemande BioNTech alliée à Pfizer puis ceux du laboratoire américain Moderna, que je connais bien.

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Vous aviez rencontré son directeur, le Français Stéphane Bancel, lorsque vous étiez vice-président de l’Institut Mérieux puis directeur général de Pasteur…
Stéphane a été le DG de la compagnie BioMérieux avant de partir aux Etats-Unis, pour prendre la tête du laboratoire Moderna, axé sur les ARN. Il était persuadé qu’il était possible de stabiliser des molécules d’ARN, alors considérées comme infiniment fragiles, tout en préservant leur capacité fonctionnelle, ce qui était osé à l’époque. Moderna, qui s’est orienté vers les maladies infectieuses et les vaccins, a voulu s’associer avec les chercheurs académiques, et c’est ainsi qu’on a établi un partenariat avec Pasteur. Cette biotech avait déjà un train d’avance, je pensais qu’il était fécond de travailler ensemble. Il a continué son chemin, levé des fonds en “vendant” cette technique alors qu’il n’avait pas de résultats définitifs. C’est un visionnaire, ambitieux et tenace. Au début de la pandémie, il a même réussi à convaincre Trump qu’il aurait un vaccin contre le Covid-19 à l’automne, décrochant ainsi un important soutien financier de l’administration américaine. Le cours de Moderna s’est aussitôt envolé, les critiques aussi, certains soupçonnaient Bancel de spéculer sur du vent. Moi, je le savais solide. Ses premiers résultats, et ceux de Pfizer, sont porteurs d’espoir, comme l’est la dizaine d’autres vaccins en développement aux Etats-Unis, en Europe, en Chine, en Russie… Encore faut-il qu’ils soient validés par la FDA [Food and Drug Administration] et l’Agence européenne des médicaments.

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Vous prônez la prudence, vous qui avez analysé les études en cours avec les experts du Global Virus Network.
L’étude de Pfizer porte sur 43 500 participants [la moitié sous placebo, la moitié vaccinés avec deux doses], 94 ont eu le Covid-19, dont 9 dans le groupe injecté. Le taux de réussite annoncé, 95 %, correspond au pourcentage de chances pour une population vaccinée de ne pas développer la maladie. L’étude de Moderna, elle, a inclus 30 000 personnes, avec toujours un groupe témoin, 196 cas de Covid recensés, dont 11 seulement issus de l’ensemble vacciné. C’est un formidable vent d’espoir ; les premiers résultats sont rassurants quant aux risques d’effets secondaires, même si les investigations doivent se poursuivre. Il faudra aussi évaluer la durée de l’immunité, dont on ne sait rien aujourd’hui. Six, douze mois ? Les données manquent puisque les études se font quasiment en temps réel, mais une immunité même courte permettrait de limiter les clusters. La stratégie mondiale est d’abord de vacciner les personnes âgées, ainsi que celles qui ont des facteurs de risques comme le surpoids et le diabète.

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Les vaccins sont toujours moins performants sur les organismes dont le système immunitaire vieillit

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Que sait-on justement de l’efficacité de ce vaccin sur les sujets âgés ?
Pour l’instant, pas grand-chose. Or les vaccins sont toujours moins performants sur les organismes dont le système immunitaire vieillit. Je doute qu’il y ait eu beaucoup de seniors dans les premières études, ça va être examiné. Il faut faire confiance aux instances de contrôle et aux laboratoires. Ce ne sont pas des fous furieux mus par le seul profit, contrairement à ce qu’une nébuleuse complotiste malheureusement influente veut nous faire croire. Faut-il le rappeler ? Nous sommes dans une situation d’urgence, des vies sont en jeu, l’économie est à l’arrêt. Certes ces premiers résultats ont été claironnés un peu vite, donnant l’impression d’une course à la communication, mais ils ont été validés par des comités scientifiques solides et indépendants.

Pourriez-vous tenir un autre discours, le Global Virus Network étant financé, à hauteur de 30 % environ, par l’industrie pharmaceutique ?
Vous avez raison de souligner ce fait, mais il n’influe en rien sur ma parole. Notre réseau de chercheurs est totalement libre de toute pression politique ou industrielle.

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AstraZeneca aurait dû jouer la transparence

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Une série de scandales a néanmoins alimenté de nouveau les doutes sur l’industrie pharmaceutique. Il y a eu ces dirigeants vendant leurs actions le jour de la publication de résultats, puis le laboratoire AstraZeneca qui a annoncé ses performances grâce à une erreur de protocole dissimulée au départ… Sans parler de la société Gilead qui a prévendu à la Commission européenne 500 000 doses de son médicament le remdesivir alors même qu’elle savait qu’il n’était pas efficace. Tout cela est pour le moins troublant…
Oui, et regrettable. Ce virus, la peur qu’il a générée ont pu inciter les Etats à prendre des décisions rapides en commettant des erreurs, comme cela s’est passé pour le remdesivir… Le cas d’AstraZeneca, qui développe son vaccin avec l’université d’Oxford, est différent. Le labo a dit : on a un taux de réussite d’environ 70 %, après deux études, l’une avec l’injection de deux doses [succès à 60 %] et l’autre, plus concluante [90 %], avec l’injection d’une demi-dose puis d’une dose. Mais il a d’abord caché que cette dernière expérimentation avait été faite par erreur, sur seulement 3 000 personnes. Une découverte a ainsi peut-être surgi par hasard, un peu comme la pénicilline trouvée par Fleming ; il se peut qu’en injectant une première dose de vaccin plus faible on éduque mieux le système immunitaire. AstraZeneca aurait néanmoins dû jouer la transparence. J’ai aussi été choqué d’apprendre que le P-DG de Pfizer avait vendu 5,6 millions de dollars d’actions le jour où il annonçait ses résultats. Rien de répréhensible légalement, mais pas terrible sur le plan éthique alors même que la défiance envers “le système” flambe. On évoque toujours les Français qui se disent réticents à se faire vacciner, les Américains le sont presque autant.

Au sein de votre réseau, vous dialoguez avec des chercheurs chinois. Qu’apportent-ils sur l’état des connaissances, les vaccins qu’ils développent ?
Les contacts sont bons avec les chercheurs qui, dès le début de l’épidémie, avaient partagé le séquençage du virus. On a très peu d’informations sur la vaccination en Chine. On sait qu’elle a commencé à l’intérieur du pays, avec quatre vaccins en développement, mais rien n’est publié. Des études respectant les critères internationaux sont aussi menées en dehors de ses frontières, notamment au Brésil, au Qatar, sans résultats publics. La Chine, qui est responsable de la pandémie, ose donner au monde des leçons sur les politiques de contrôle, sans partager aucune data sur la vaccination avec la communauté scientifique.

Au-delà des vaccins, vous insistez aussi sur l’importance du diagnostic…
Et nous devons encore faire des progrès. Les tests rapides, les prélèvements salivaires, plus faciles, moins douloureux que les tests nasopharyngés, doivent être développés. On a pris du retard, les jugeant moins fiables. Des études, réalisées notamment en Italie et en Amérique du Nord, démontrent pourtant qu’ils sont quasiment aussi efficaces, et que la possibilité de les répéter aisément favorise le dépistage. Il faudra les utiliser probablement à l’entrée des entreprises, des avions, des restaurants, et utiliser les applications de traçage pour pouvoir revivre à peu près normalement.

Pourquoi la recherche française semble-t-elle tellement à la traîne ?
D’abord, rien n’est joué. L’Institut Pasteur a deux vaccins en développement [l’un dérivé du virus de la rougeole, l’autre d’un lentivirus] qui pourraient s’avérer très performants. La France a réalisé d’immenses progrès ces vingt dernières années, mais l’administration reste lourde, la méfiance viscérale pour les partenariats entre public et privé nous freine encore trop. A côté, les Etats-Unis mobilisent des milliards pour associer les industriels et les chercheurs, via le Barda [Biomedical Advanced Research and Development Authority]. Son rôle, déterminant dans la crise du Covid-19, conduit l’Europe à réfléchir à créer une telle structure ; il est temps.

Qu’a-t-on appris en neuf mois sur ce virus ?
Ce coronavirus mute, comme tous les virus, mais à un niveau plutôt faible. Il est séquencé sans cesse, dans le monde entier, et la plupart des évolutions observées n’ont aucune conséquence. Mais une mutation, D614G, qui semble réellement augmenter la contagiosité, a été identifiée fin février, expliquant en partie l’emballement de la contamination. La diminution de la sévérité, avancée par certains médecins, n’a pas été établie. Jusqu’à présent, les mutations observées ne paraissaient pas modifier la sensibilité du Sars-CoV-2 aux anticorps neutralisants. Mais une récente étude de l’Institut Rockefeller, en cours de publication, démontre l’apparition en Europe d’une mutation qui semble diminuer la capacité de l’homme à le neutraliser. Prudence, les résultats méritent d’être confirmés et ne grèvent pas l’espoir. Il faut rappeler que les vaccins entraînent une réponse immunitaire, dite humorale, mais aussi une réponse cellulaire, en stimulant les cellules capables de lutter contre le virus. Les vaccins ARN – comme celui de Pfizer et de Moderna – déclenchent probablement surtout une réplique humorale, mais d’autres devraient induire une réponse cellulaire plus forte. Et rien ne démontre que les dernières mutations observées modifient cette riposte. Tout cela reste donc à éclaircir ; d’ici là, le Covid-19 continue de circuler et il faut absolument associer les mesures de précaution [masques, lavage des mains, distanciation], les diagnostics rapides, répétés, ainsi que les premières vaccinations sur les personnes à risque. C’est ainsi que nous lutterons contre ce virus, et contre ceux qui s’annoncent.

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