« Sida : le patient zéro » : Gaétan Dugas, malade mais pas coupable – Le Monde

« Sida : le patient zéro » : Gaétan Dugas, malade mais pas coupable – Le Monde
Gaétan Dugas, dans les années 1980.

HISTOIRE TV – VENDREDI 4 DÉCEMBRE À 20 H 50 – DOCUMENTAIRE

Phagocytée par le Covid-19, l’année qui s’achève vient à point nommé rappeler que toute pandémie est indissociable de la recherche frénétique, et le plus souvent irrationnelle, d’un coupable. Au début des années 1980, alors que le sida commence à tuer massivement, le coupable idéal a les traits juvéniles et rieurs d’un steward d’Air Canada, nommé Gaétan Dugas.

Le formidable documentaire que Laurie Lynd consacre à cet homme s’attache moins à prouver qu’il n’a jamais été le « patient 0 » du VIH – il fut désigné comme tel à la suite d’une erreur de lecture, il était en fait le « patient 57 » au sein d’une étude de groupe – qu’à réhabiliter la mémoire d’un homme et celle d’une époque de recul sans précédent des droits et des libertés des homosexuels.

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Pour ce faire, Laurie Lynd a réuni devant sa caméra des témoins de premier ordre : aux souvenirs des collègues et amis de Gaétan s’entremêlent les interventions de médecins, infectiologues, spécialistes du sida, ainsi que les éclairages d’activistes, écrivains, journalistes et autres figures importantes de la lutte pour les droits LGBT.

Cette abondance de points de vue compte pour beaucoup dans la richesse de ce film d’une heure et demie, à la fois documenté et profondément émouvant, qui ancre l’histoire de Dugas dans celle de l’Amérique des années 1970, « âge d’or » pour la communauté homosexuelle, avant le brutal retournement des années 1980.

« Cancer gay »

Steward très apprécié, Gaétan est un gay assumé, « flamboyant », disent ses amis, à une époque où cela est encore rare, même dans cette branche professionnelle où être homosexuel pose notoirement moins de problèmes qu’ailleurs. Jeune, mobile, il s’amuse, fait la fête, comme le reste de la communauté homosexuelle nord-américaine après trop d’années passées dans le placard. Le disco bat son plein, les boîtes de nuit poussent comme des champignons à New York, Toronto, San Francisco… « Ça ne pouvait que mal finir », se désole un ancien membre de l’ONG AIDS.

Au début de la décennie suivante, des taches apparaissent sur les corps, des pneumopathies étranges inquiètent les médecins. La fête continue, car personne ne sait encore avec certitude que ce qui est qualifié à l’époque de « cancer gay » est sexuellement transmissible. Le nombre d’agressions homophobes explose. La propagande menée par les ligues de vertu est d’une violence inouïe.

« C’était comme si on disait aux Noirs de retourner à l’arrière du bus », dit le dermatologue et activiste Marcus Conant, reprenant les mots de Willie Brown, premier maire noir de San Francisco. Un extrait audio d’un point presse à la Maison Blanche en 1982, au cours duquel une question sur l’« épidémie gay » suscite l’hilarité, donne la nausée.

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Le film de Laurie Lynd opère un remarquable travail de mémoire en recueillant la parole des témoins directs de cette période, qu’il s’agisse de parents ou amis de malades, de médecins qui les ont aidés, de militants qui les ont défendus. Il fait également œuvre de pédagogie en rappelant les raisons pour lesquelles le journaliste Randy Shilts choisit en 1987 de publier le nom de Gaétan Dugas, persuadé que « tant qu’il n’y a pas de nom, tout le monde s’en fiche ».

Les études sur la période d’incubation du VIH ont très tôt fragilisé les extrapolations faites à partir de son cas. Le séquençage de son ADN le « blanchit » définitivement en 2016. Trente-six ans après sa mort, Gaétan Dugas est redevenu un patient parmi d’autres.

Sida : le patient zéro, de Laurie Lynd (Can., 2019, 95 min).

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