Télétravail confiné : « Les écrans participent à la diminution de nos capacités de réflexion », selon Michel… – 20 Minutes

Télétravail confiné : « Les écrans participent à la diminution de nos capacités de réflexion », selon Michel… – 20 Minutes
Un père de famille télétravaille à la maison. Illustration — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • Dans La Fabrique du crétin digital paru en 2019, Michel Desmurget a mis au jour les dangers des écrans pour le cerveau des enfants.
  • En cette période de télétravail généralisé, les risques existent également chez les adultes.
  • Sommes-nous en train de devenir des « crétins digitaux ». Le directeur de recherches en neurosciences à l’INSERM nous aide à répondre à cette question.

Sommes-nous en train de devenir des crétins (digitaux) ? Depuis le premier confinement au mois de mars, une large partie de la population française s’est mise au travail à domicile, enchaînant les réunions sur
Zoom ou Google Meet et perdant peu à peu le sens des interactions physiques. Outre les maux de dos et les risques de burn-out, quelles sont les conséquences de ces échanges par écrans interposés sur notre cerveau ?

En 2019, Michel Desmurget, auteur de La Fabrique du crétin digital (Seuil), a mis au jour les dangers de
la consommation numérique sur les cerveaux de nos enfants. Mais qu’en est-il du cerveau adulte qui a troqué ses collègues contre un écran lumineux ? Le directeur de recherches en neurosciences à l’INSERM explore avec 20 Minutes les risques des nouvelles contraintes liées à la crise du
Covid-19.

Vous avez alerté sur les méfaits des écrans pour le cerveau des enfants, qu’en est-il pour les adultes ?

Un humain sur un écran et un humain présent, ce n’est pas du tout la même chose. Notre cerveau ne le vit pas pareil. Lorsqu’un humain est exclu du groupe, les zones qui s’activent dans le cerveau sont, pour une bonne part, les mêmes zones que celles de la douleur physique. On est très dépendant des humains pour notre équilibre mental et émotionnel. On a besoin de vrais rapports avec des vraies gens. Ce que nous montre le confinement, ce n’est pas que c’est extraordinaire de faire des téléconférences, ce sont les limites de l’exercice. S’il y a une explosion des troubles psychiques chez les gens, ce n’est pas simplement parce qu’ils sont obligés de rester chez eux, c’est parce qu’ils sont privés de contacts humains. En enlevant l’humain, on crée un stress important pour le cerveau et pour l’individu.

« Que les écrans participent à travers la diminution de nos capacités de réflexion, de culture générale, à nous rendre perméable aux théories conspirationnistes, cela paraît clair »

Depuis le début de la pandémie, une grande partie de la population interagit à travers des écrans, quels problèmes cela pose-t-il ?

La réponse cérébrale est moins intense. Vous faites moins attention. Notre cerveau a été formaté par des centaines de milliers d’années d’évolution pour faire attention aux choses importantes. On ne traite que ce qui nous paraît pertinent et ce qu’on a appris au cours de l’évolution, c’est que l’humain, non seulement c’est important, mais c’est vital. Notre cerveau a appris à accorder une attention particulière à l’humain. Si vous voyez un humain à travers un écran, ce n’est pas le même engagement cérébral. Vous pouvez faire un effort, mais c’est plus fatigant.

Le visage à travers l’écran pourrait faire illusion…

Ce n’est pas la même finesse. Il n’est pas en 3D, il n’a pas d’odeur. On ne voit qu’une partie du corps. Il manque tout un tas d’informations et, encore une fois, en raison d’un moindre engagement cérébral, la charge cognitive nécessaire au traitement de l’interaction est accrue.

Depuis le début de cette crise, on observe une montée de l’adhésion aux théories conspirationnistes, est-ce un symptôme de « crétinerie digitale », en référence à votre livre « La fabrique du crétin digital » ?

Je crois que c’est un symptôme multiple. Il y a un certain nombre de choses qui nous permettent de faire face à ces théories conspirationnistes et à comprendre les choses. Il y a effectivement l’éducation, le langage, et ce que les Anglais appellent le background knowledge, les connaissances de base. Toutes les connaissances qui nous permettent de comprendre le monde. Il y a un affaissement marqué de la compétence des jeunes générations dans ce domaine. Une
étude de l’université de Stanford a étudié les capacités des jeunes à comprendre l’information qu’ils trouvaient sur Internet. Selon cette étude, les jeunes étaient capables de naviguer entre
Facebook,
Twitter et
Instagram sans difficulté, mais leurs capacités à traiter les informations, à trier le bon grain de l’ivraie, à distinguer les fake news des informations fiables, étaient tellement faibles que cela constituait une « menace pour la démocratie ». En perdant une certaine culture générale, en perdant une certaine richesse de langage et en perdant un certain accès à l’information, on devient plus perméable à ces théories. Auparavant, la majeure partie de notre connaissance du monde, de notre capacité de réflexion, venait de la lecture. Que les écrans participent à travers la diminution de nos capacités de réflexion, de culture générale, à nous rendre perméable aux théories conspirationnistes, cela paraît clair.

A long terme, qu’est-ce que le télétravail peut avoir comme conséquence ?

La conséquence qu’on commence à voir sur notre équilibre psychique, mental et émotionnel. Ça crée de l’anxiété, de la tension. Des études convergentes montrent qu’il commence à y avoir des effets importants liés à cette solitude, y compris pour les gens confinés en famille. A partir du moment où les gens sont moins bien dans leur tête, ils vont se mettre à travailler moins bien. Ça ne veut pas dire qu’il faut éliminer le télétravail complètement et qu’on ne peut aller vers une dose de télétravail qui soit un équilibre pertinent. Là, on est privé de tout contact humain. On sait que le travail est un endroit d’interaction sociale important. La seule chose qu’on sait de façon indiscutable, c’est qu’au niveau actuel, c’est délétère.

« Les problèmes attentionnels actuels dans la population sont massifs chez les enfants et les ados mais touchent aussi une part de la population adulte »

Vous dites que le multitasking « déstructure l’attention », et le télétravail a tendance à accélérer la tendance au multi tasking… L’adulte peut-il perdre des capacités intellectuelles qu’il avait acquises ?

Des structures et des fonctions qui ne sont pas utilisées ont tendance à s’affaisser. C’est comme si vous me demandiez : un sportif qui ne bouge plus peut-il perdre certaines capacités physiques ? J’ai envie de répondre oui. La perte est sans doute moins dramatique que l’absence de construction qu’on pourrait avoir chez l’enfant. Une étude montre que les problèmes attentionnels actuels dans la population sont massifs chez les enfants et les ados mais touchent aussi une part de la population adulte. Le multitasking revient à entraîner le système à être sans arrêt attentif à ce qu’il se passe dans le monde extérieur. Vous allez substituer un type attentionnel à l’autre. Cette capacité à se concentrer, à se fermer du monde, vous allez la remplacer par une capacité où vous êtes sans arrêt à l’écoute du monde, du bruit. On sait que le multitâche a des effets extrêmement négatifs sur l’attention chez l’enfant mais aussi chez l’adulte. Même des gens qui ont été solidement structurés peuvent ressentir des troubles liés à un usage trop important des écrans.

Cela a-t-il seulement un effet sur l’attention ?

On sait qu’un impact fondamental des écrans, c’est le sommeil. Quand vous touchez le sommeil, vous touchez tout ce qui va avec : la mémorisation, l’activité cognitive, l’attention, l’obésité… Il y a des facteurs directs, comme le multitasking sur l’attention, et des facteurs indirects, comme le sommeil. Chez l’adulte, on sait qu’il y a un lien direct entre la consommation d’écrans et l’émergence de la maladie d’Alzheimer​. Ce n’est pas un hasard car on sait, par exemple, que la maladie d’Alzheimer dépend profondément de la sédentarité, de l’obésité, du niveau tabagique. Elle dépend d’un certain nombre de facteurs de risques qui sont tous mis en branle par les écrans. Il y a des problèmes de sénescence chez l’adulte. La sédentarité c’est le prochain grand scandale de santé publique avec les écrans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You have successfully subscribed to the newsletter

There was an error while trying to send your request. Please try again.

web-breaking-news will use the information you provide on this form to be in touch with you and to provide updates and marketing.